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Les révoltés de Villefranche – Mirko D. Grmek et Louise L. Lambrichs

Les révoltés de Villefranche – Mirko D. Grmek et Louise L. Lambrichs
Seuil, 1998, 380 pages (annexes et notes incluses)


Mutinerie d’un bataillon de Waffen-SS à Villefranche-de-Rouergue, septembre 1943


Le 17 septembre 1943, une mutinerie a lieu au sein d’une division SS dans une petite ville du sud-ouest de la France. Suivant un projet de Himmler, cette division est composée en majorité de Croates musulmans dont certains recrutés de force. Les mutins seront maîtres de la ville pendant quelques heures avant de subir une répression sans pitié par la Gestapo, prévenue et arrivée entre-temps du chef-lieu du département.


Les auteurs débutent leur enquête par « Le point de vue français », l'histoire telle qu'elle est connue, en particulier au niveau local, avec ses légendes, ses témoignages plus ou moins fiables mais émouvants. Puis ils prennent du recul et s’intéressent « [au] côté croato-bosniaque et allemand » avant d’effectuer un « Retour en France » pour essayer de faire le lien et affiner les circonstances de la révolte puis se projeter dans le futur.

Mirko Grmek et Louise Lambrichs essaient de dénouer les fils de cette histoire dont les tenants et les aboutissants sont très flous (il reste d’ailleurs des zones d’ombre aujourd’hui encore).
C’est en cherchant à comprendre que les auteurs prendront conscience de la complexité de cet événement.
Outre son caractère unique, cette mutinerie et la façon dont elle va être étouffée révèlent à la fois les craintes de l’Allemagne nazie mais aussi le jeu des forces en présence qu’il s’agisse des différents Etats engagés dans la guerre ou encore des organisations de résistance/collaboration. Cette affaire est donc gênante pour beaucoup de monde.


> Qui étaient ces recrues ? D’où venaient-elles ? Pourquoi ces jeunes se sont-ils révoltés et qu’espéraient-ils ? Ces interrogations nous plongent dans la Yougoslavie de l’époque où chaque entité bénéficiait d’une certaine autonomie mais insuffisamment. On découvre ainsi que la volonté de se libérer des Serbes ne date pas des années 90 mais aussi qu’identité et nationalité sont deux choses différentes sur ces territoires. Les deux auteurs reviennent sur la guerre qui fit éclater la Yougoslavie et sur l’incompréhension totale de cet événement majeur par le reste du monde, à commencer par la France (Grmek et Lambrichs rappellent notamment une déclaration de Mitterrand à vous soulever le cœur). C'est ainsi que les Serbes passaient pour de gentils communistes ayant combattu les nazis quand les Croates étaient de vilains nationalistes ayant collaboré.

Si ce livre ne devait avoir qu’une seule qualité, ce serait celle consistant à rappeler que l’Histoire et les faits ne sont jamais aussi simples que l’on voudrait bien nous le faire croire (et que l’on croit souvent par paresse intellectuelle). Grmek et Lambrichs font d’ailleurs preuve d’humilité et n’hésitent pas à reconnaître leurs limites quand ils sont confrontés à des contradictions qu’ils ne peuvent pas démêler. Au mieux, peuvent-ils parfois avancer des hypothèses tout en les justifiant.



> Pourquoi, question essentielle, ce fait et ses protagonistes furent-il enterrés dans tous les sens du terme après la guerre ? Une des réponses est relative à la constitution de la Yougoslavie titiste. En effet, il y eut deux tendances : l’une consistant à ignorer purement et simplement cette affaire et l’autre en faisant passer les révoltés pour des communistes, le politiquement correct de l’époque. Or les mutinés n’étaient pas communistes et voulaient libérer leur pays, c’est-à-dire qu’ils militaient pour l’indépendance, pas pour une fédération où tout le pouvoir serait entre les mains de Belgrade.
Cela eut des répercussions diplomatiques au cours desquelles la France s’écrasa et laissa faire. Ainsi, le monument provisoire édifié sur le lieu où furent exécutés une vingtaine de mutins (les autres ont été déportés) glorifiait-il les courageux Yougoslaves, étoile rouge en prime, ce que la population ne comprit pas puisqu’elle n’avait jamais entendu parler de « Yougoslaves » mais uniquement de Croates. Et pour cause, la treizième division n’a jamais été une représentation globale de ce qui était alors la Yougoslavie (il n’y avait ni Serbes, ni Monténégrins). La Bosnie fit également entendre sa voix une fois sa liberté retrouvée puisque le bataillon était constitué d’une majorité de personnes nées sur le territoire bosniaque.


Le livre s’achève avec des pistes sur ce qu’il serait souhaitable de faire afin de respecter la vérité historique. A cette occasion, les auteurs démontrent une fois encore leur bon sens et la très grande majorité de leurs remarques se sont d'ailleurs finalement matérialisées.


Si je devais mentionner une seule réserve (mineure) quant à cet excellent ouvrage, ce serait la vision un peu trop optimiste des auteurs concernant les Villefranchois. Je crains que Grmek et Lambrichs n'aient rencontré dans le cadre de leur enquête que des personnes concernées de près ou de loin par l'événement, ce qui ne reflète pas nécessairement le ressenti actuel de la population, à mon sens plutôt indifférente.



Le mémorial

(photos personnelles)


Texte figurant sur la stèle de gauche (la droite dit la même chose en croate)
Aux martyrs
combattants pour la liberté
qui s’insurgèrent contre le nazisme
le 17 septembre 1943
à Villefranche-de-Rouergue
reposant ici et en des lieux inconnus

Leurs compatriotes
de Croatie et de Bosnie-Herzégovine
les Villefranchoises et les Villefranchois

fidèlement reconnaissants