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Le lendemain - Michel Lambert

Le lendemain – Michel Lambert
Le lendemain – Michel Lambert
Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 200 pages


Recueil de neuf nouvelles, Le lendemain met en scène des rencontres ou retrouvailles au goût doux-amer, voire carrément acide. Michel Lambert saisit finement ces instants où l’illusion nous habite encore jusqu’au moment où la confrontation avec la réalité empêche de prolonger le déni.

Si tous les textes n’ont pas la même force, ils sont tous construits en quelques phrases évocatrices, quelques scènes phares. Les nouvelles ont toujours la bonne longueur, le rythme adéquat et des fins à la fois brutales et logiques. Les détails ne sont jamais innocents mais l’auteur ne sur-explique pas ; au contraire, l’approche est subtile.

Un peu plus que des tranches de vie, ces nouvelles sont habitées par leurs personnages mais plus encore par leurs pensées ; ils ont presque tous hautement conscience d’eux-mêmes et c’est parfois ce qui me les a rendus à la limite de l’imbuvable.
Cependant, la violence feutrée, insidieuse, qui vient souvent cueillir ces hommes (et parfois ces femmes) nous les rend proches et aimables d’une certaine façon.

A l’exception du dernier texte qui m’a semblé sonner faux, le reste est de bonne facture avec une préférence nette pour la nouvelle d’ouverture, Les couleurs de la neige.


Un auteur à découvrir, à relire.

The Heart Goes Last – Margaret Atwood

The Heart Goes Last – Margaret Atwood 
The Heart Goes Last – Margaret Atwood
Anchor Books, 2016, 380 pages
(VF : C’est le cœur qui lâche en dernier, Robert Laffont)


Victimes de la dernière grande crise économique, Charmaine et Stan vivent dans leur vieille voiture. Le jour où Charmaine entend parler de Consilience, elle convainc Stan de signer pour y vivre. Le contrat est signé à vie et permet de jouir d’un travail et d’une maison un mois sur deux ; le reste du temps, les résidents le passent en prison.


Evidemment, au départ, ça a l’air d’un bon deal (c’est dire à quel point les gens ont leurs vies dévastées par la crise) et, évidemment, ça cache quelque chose. Mais peu importe finalement car l’intérêt réside dans les couches profondes du livre.

Commençons par ce qui m’a déçue : sur le fond, j’ai regretté que l’autrice ne fasse qu’effleurer certaines pistes qu’elle se contente de lancer ; sur la forme, je m’attendais à quelque chose de plus flamboyant alors que l’écriture d’Atwood est plate, sans véritable attrait ; en outre, l’alternance de chapitres Stan / Charmaine finit par être ennuyeuse, hache trop la narration et quelques longueurs sont à regretter.

Mais cette lecture fut surtout très prenante et les courts chapitres ont défilé à toute vitesse : je voulais connaître la suite, l’issue, tout savoir sur tout. Une fois l’intrigue bien lancée, on a du mal à penser à autre chose.
Le personnage de Charmaine est particulièrement accrocheur ; plus complexe qu’elle n’y paraît, la jeune femme surprend et nous laisse souvent dans l’attente. Je me suis vraiment attachée à elle et j’ai désormais du mal à croire que non, je ne la rencontrerai jamais. La toute fin ajoute une dimension au personnage ; c’est une réussite totale.

Les questions de fond sont d’une actualité brûlante et d’une grande pertinence, d’où mon regret que certaines idées ne soient pas exploitées à fond. Il y est question bien sûr de choix : vivre librement dans la misère (mais jusqu’à quel point sommes-nous libres quand nous n’avons plus rien ?) ou renoncer à la liberté pour avoir la sécurité ; avoir une vie sous contrôle et surveillée ou se battre chaque jour pour survivre mais sans rien devoir à personne ; à quoi sommes-nous prêts à renoncer pour sauver ce qui reste de nos vies ? Et l’intérêt du roman est d’être subtil sur ces questions : on a vite fait d’y répondre, de juger que la liberté n’a pas de prix, etc. Mais quand on est confronté à ces questions concrètement, c’est bien moins simple de trancher. Justice, éthique, ... On balaye les grandes questions éternelles.
Outre un certain art en la matière, Atwood jongle également très bien avec l’humour (dans un contexte noir, c'est précieux), avec les atmosphère variables : le lecteur est sur des montagnes russes et cela contribue indéniablement à l’attrait du livre.
Enfin, il est question du libre-arbitre : jusqu’à quel point pouvons-nous l’exercer ? Jusqu’à quel point sommes-nous conditionnés ? Si la fin m’a paru traîner en longueurs, Margaret Atwood offre une pépite dans les dernières pages et laisse admirative. Elle donne matière à penser jusqu’au bout.



C’est le cœur qui lâche en dernier offre de belles réflexions emballées dans une histoire pleine d’aventures placées sous le signe de l’humain. A lire !

Le parfum de la tubéreuse - Elise Turcotte

Le parfum de la tubéreuse – Elise Turcotte
Le parfum de la tubéreuse – Elise Turcotte
Alto, 2015, 128 pages


« Quand je lis avec assez de patience, les mots déposent un nouveau parfum sur ma peau. »

Il est difficile de trouver de la littérature québécoise en France, qui plus est à un prix décent, hormis certains auteurs classiques ou quelques coups marketing. Quand je me suis penchée sur cette littérature pour la première fois, j’ai été immédiatement attirée par la voix poétique et atypique d’Elise Turcotte. J’avais pour ambition de lire Guyana ; c’est Le parfum de la tubéreuse que j’ai trouvé.

Professeure de littérature, Irène retourne enseigner après un long congé maladie. Dans un contexte politique tourmenté (le printemps érable), Irène a plus que jamais pour mission de faire toucher du doigt à ses élèves le pouvoir de la littérature comme moyen de résistance, y compris dans les limbes où elle demeure désormais. Pour cela, elle n’a plus qu’un seul livre, des nouvelles de Can Xue (autrice chinoise dont la famille a été victime de Mao).

Les univers d’Elise Turcotte sont toujours étranges, sombres et lumineux à la fois. Ce n’est pas une œuvre que je recommanderais à tout le monde mais je plonge dès les premières lignes presque chaque fois. C’est une voix unique qui ensorcelle, qui vient de l’intérieur et se glisse dans les interstices, s’enroule autour de nous, nous embarque et nous emporte.

Elise Turcotte suggère, use de métaphores, déploie une ambiance délétère mais plante aussi une graine d’espoir. Elle dit la fragilité de nos vies face au pouvoir mais aussi la force que l’on peut puiser dans notre incomplétude d’humains pour peu que la littérature nous soutienne, nous encourage et finalement nous transfigure. C’est un roman qui, sous couvert de poésie, est avant tout politique.

L’autrice fait appel à notre imagination, aux sens qu’il nous faut sublimer ; son pouvoir d’évocation est immense. On croise dans ces pages la mandragore, une fleur en origami, des flacons de parfums, un chat qui apparaît, une chanson. Nous sommes dans le monde du rêve, au-delà de la mort.

« C’est plus facile depuis qu’il ne me reste qu’un seul livre. Je me défais de mon angoisse de femme qui ne sait rien d’assez complet, je me délivre de la dictature de la totalité… »


Roman magnifique, roman de combat, Le parfum de la tubéreuse montre l’engagement de l’autrice en plus de son talent.
Lecture vivement recommandée aux lecteurs motivés.


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