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Hôtel Z – Ivana Bodrožić

Hôtel Z – Ivana Bodrožić
(Hotel Zagorje, 2010)
Actes Sud, 2012, 217 pages
Traduit du croate* par Christine Chalhoub


« Je ne me souviens pas comment ça a commencé. »

Eté 91. La narratrice (9 ans) et son grand frère (16 ans), habitants de Vukovar, partent en vacances à la mer ; les choses ne se déroulent pas comme prévu. En effet, au lieu de revenir à la fin de leur séjour, ils restent sur place car, entre-temps, la guerre a éclaté. Leur mère finit par les rejoindre mais les semaines passent et ils restent sans nouvelles du père resté sur place pour ne pas être considéré comme lâche. Vukovar « tombe » et ils attendent indéfiniment d’avoir des nouvelles du père/mari.
Débute alors une vie d’errance. Ils échouent dans un hôtel réquisitionné pour héberger les « personnes déplacées ». Ils vont y vivre des années et nous suivrons leurs vies sur dix ans, les laissant dans une situation qui ressemble toujours à du provisoire.

Ce qui est intéressant dans ce livre, c’est de suivre la vie de cette jeune en temps de guerre. Elle a des rêves ; elle n’avait pas intégré une guerre dans ses projets de vie ; elle subit et en même temps refuse d’être considérée comme une personne à part ; elle veut vivre une adolescence la plus normale possible avec sorties, flirts, maquillage, etc. Mais c’est dur, moralement, entre l’absence de nouvelles du père et le rejet de la population locale. La gamine, puis la jeune fille, oscille entre désespoir, colère, amertume et ironie.

 « … tous nous est acquis. C’est ce qu’ils nous disent. Vous, tout vous est acquis, les pensions, la nourriture, les permis d’importer, l’inscription dans les établissements scolaires et les internats, les séjours au bord de la mer, et en prime vous n’avez pas l’air si loqueteux. Parce que, en tant que personnes déplacées, je suppose qu’on serait censés errer comme des gueux couverts de crasse jusqu’à la fin de nos jours. »

« … je ne veux pas de nouveaux amis […] je déteste les nouveaux amis […] tous les amis que j’ai dans la vie sont nouveaux parce qu’ils n’ont pas le temps de devenir de vieux amis… »

« J’avais obtenu la deuxième place au concours national organisé par la Maison de l’Europe à Zagreb. Il fallait composer sur le thème Nous construirons une maison toute de rayons de soleil et de sourires d’enfants ! Europe, soleil, sourires d’enfants, maison, rien que mes thèmes préférés, j’en avais des choses à dire sur le sujet. Je maîtrisais parfaitement le pathétique raffiné et les mots de plus de trois syllabes, et puis je savais très bien ce qu’on attendait de moi. Une vision optimiste de l’avenir, sans dénonciation d’un coupable direct dans mon passé de misère. Ça passait particulièrement bien chez les adultes. »


Le style est très oralisé néanmoins le mélange de sentiments est très bien rendu. C'est vraisemblablement dû au vécu de l’auteur ; on est toujours meilleur quand on sait de quoi on parle…
Ce roman m’a rappelé mon premier séjour en Croatie ; j’ai logé dans un hôtel qui avait servi à héberger des réfugiés pendant la guerre (j’imagine que c’était également le cas des hôtels où je suis descendue les fois suivantes, sauf que cette fois-là, on nous l’avait clairement dit et, croyez-moi, ça jette un froid). Ce livre a ranimé ce sentiment d'être privilégiée. Il m’a également fait penser à Dobryd d’Ann Charney (SWE). Il s’agit également d’un roman inspiré par la vie de l’auteur qui vécut un temps à l’hôtel étant enfant, lors de la seconde guerre mondiale.


Roman émouvant et réalisteHôtel Z nous fait toucher du doigt la vie sous la guerre de gens ordinaires qui demandaient juste à vivre en paix, dans tous les sens du terme. Ce n'est pas un sujet inédit ; en revanche, la voix de l'auteur est moderne et apporte une sorte de renouveau au genre. C’est à lire.


« Peut-être que papa est toujours vivant. Ça fait déjà dix ans qu’il n’est plus là. Il y a des cas comme ça. Une fille de Vukovar a retrouvé sa mère à Belgrade, dans un asile, elle ne savait plus qui elle était. Mieux vaut qu’elle ne revienne pas.
Arrête, arrête tout de suite ! Tout ça, c’est dans ta tête. Des pensées, des idées, rien de plus, rien qui puisse te faire du mal. Respire, respire, lentement, profondément. C’est facile, tu vois bien. »


Lire le début du roman ici.

* C’est indiqué clairement, ce qui est exceptionnel.