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Dans la mer il y a des crocodiles – Fabio Geda

Dans la mer il y a des crocodiles – Fabio Geda
Dans la mer il y a des crocodiles – Fabio Geda
 (Nel mare ci sono i cocodrilli, 2010)
Liana Levi, 2011, 174 pages
Traduction de Samuel Sfez


L’histoire vraie d’Enaiatollah Akbari

Dix ans, ou peut-être onze. Enaiat ne connaît pas son âge, mais il sait déjà qu'il est condamné à mort. Être né hazara, une ethnie haïe en Afghanistan par les Pachtounes et les talibans, est son seul crime. Pour le protéger, sa mère l'abandonne de l'autre côté de la frontière, au Pakistan. Commence alors pour ce bonhomme « pas plus haut qu'une chèvre » un périple de cinq ans pour rejoindre l'Italie en passant par l'Iran, la Turquie et la Grèce.

C’est une histoire qui sidère, non parce que l’on n’aurait jamais imaginé que cela existe : ceux que l’on appelle les « migrants » étant devenu un sujet régulièrement évoqué, mais parce que la narration est faite sur un ton calme, souvent détaché alors que les faits sont effroyables. Il faut prendre le temps de poser le livre et de réfléchir à ce qui vient d’être lu pour prendre pleinement conscience de l’horreur : un gamin a connu des dangers terribles, que l’on ne peut que se représenter, et cela arrive tous les jours à quantité d’autres dans une indifférence blasée.

Á aucun moment Enaiat n’essaie de nous tirer des larmes ni de donner des leçons. Il y a même un reste de fraîcheur de l’enfance dans ses propos. Cela n’enlève rien à son récit d’une marche dans les montagnes au cours de laquelle beaucoup mourront, à son trajet dans le faux sol d’un camion entassé avec bien d’autres pendant trois jours, à la nécessité de se débrouiller en milieu hostile alors qu’on n’est qu’un enfant, à une traversée miraculeuse dans un canot pneumatique, etc. Tout est cauchemardesque mais parce que le ton est tranquille et sans pathos, le lecteur arrive à tout lire (lentement quand même), peut-être parce qu’on sait qu’il s’en est tiré, même si en cours de lecture on l’oublie parfois et on s’inquiète pour lui. 
Quel parent pourrait imaginer son gamin traverser ces épreuves sans frémir ? Si ce destin était une chance pour Enaiat, certain de mourir en restant chez lui, cela ne rend pas ses épreuves plus douces.


Il faut lire ce court récit d'un gamin courageux et désespéré et ne plus soupirer que l’on ne peut accueillir « tout le malheur du monde ».